Des femmes se mobilisent pour la santé sexuelle féminine

Aujourd’hui encore, l’accompagnement des femmes atteintes du VIH se résume trop souvent à la prise en charge de la grossesse et du désir de maternité. Or, cela va beaucoup plus loin ! C’est le message que cherche à véhiculer les réunions scientifiques « Toutes positives ».  Une fois par an, une rencontre est organisée par des femmes, au sujet des femmes sur une thématique choisie avec soin devant un public exclusivement féminin. Retour sur ces événements avec Patricia Enel, Pascale Leclercq, Marialuisa Partisani et Isabelle Ravaux, les quatre membres du comité scientifique.

 

Patricia Enel, Médecin de santé publique et Présidente du Corevih Paca Ouest Corse, Marseille

« Dans un milieu comme celui du VIH où il y a énormément de discriminations, des rencontres exclusivement féminines peuvent étonner, voire surprendre … Mais rappelons que ce n’était pas le postulat de départ ! Toujours est-il que ce contexte exclusivement féminin facilite les discussions dans la salle et permet de soulever des problématiques intéressantes pour la prise en charge des femmes séropositives. Les échanges sont extrêmement riches. Nous avons en outre une grande liberté quant au choix des thématiques – comme l’excision – et des intervenantes que nous invitons. D’ailleurs, c’est grâce à cela que, outre nos invitées scientifiques, nous faisons également venir des acteurs associatifs par exemple. Et chaque année, une femme vient témoigner et parler de son parcours, de sa vie de femme, de sa vie professionnelle ou des deux : nous avons ainsi reçu une femme pilote de chasse dans l’armée de l’air, une femme leader, une auteure transsexuelle…

Cela montre aux femmes qu’il est possible de voir les choses différemment et d’échanger dans un autre cadre. C’est là encore l’essence de ces rencontres : échanger différemment dans un espace et un environnement différents. D’ailleurs, c’est d’une grande aide dans notre pratique quotidienne. En tant que présidente de Corevih, ces échanges me permettent de prendre connaissance et de faire le lien avec les besoins en matière de prise en charge et de suivi des femmes séropositives. Je peux ensuite proposer des actions spécifiques et utiles au Corevih. Par exemple, nous allons organiser une rencontre au Corevih sur le thème de l’excision avec les intervenantes marseillaises venues lors de l’événement « Toutes positives ». En effet, on a constaté à cette occasion un réel manque d’information sur ce sujet, pourtant essentiel au regard des populations que nous prenons en charge ici. »

 

Pascale Leclercq, Infectiologue, Grenoble

« L’idée de départ est de s’occuper de la question de la séropositivité chez les femmes. Quand on parle femmes et VIH, la femme est trop souvent résumée à son rôle de mère et à la transmission materno-foetale. Notre idée est de dire que la relation de la femme au VIH ne se résume pas à ça. Nous avons ensuite poussé l’idée en faisant intervenir des femmes oratrices puis un public exclusivement féminin. Et nous avons été étonnés de constater à quel point cela libère la parole.

Le comité scientifique choisit des thèmes qui ne sont pas traités ailleurs. L’idée est d’aller au cœur de ce que les femmes nous racontent en consultation. Ainsi en 2017, nous avons choisi d’aborder les différents visages de la sexualité afin d’aborder ce qui pose problème à nos patientes et ce qui peut nous poser problème à nous, professionnelles de santé. Nos patientes ont en effet des difficultés très différentes les unes des autres : il n’y a pas une phrase qui puisse s’appliquer à toutes les femmes séropositives. Les intervenants sont choisis pour leur expertise. On laisse beaucoup de place à l’échange. On laisse toute la place à la parole et au partage d’expériences. Le public est majoritairement médecin mais nos rencontres sont aussi ouvertes aux sages-femmes, à des psychologues ou encore à des infirmières. En tout état de cause, ces rencontres s’adressent à des professionnels qui connaissent la problématique et y sont confrontés : pour réfléchir aux difficultés, il faut les avoir rencontrées. Ce n’est pas de la formation professionnelle de première ligne : au contraire, le but est d’appréhender les difficultés que les gens rencontrent. »

 

Marialuisa Partisani, Infectiologue, Strasbourg

« Outre le fait que la parole circule plus largement – c’est un fait que nous avons constaté effectivement – il y a une réelle spécificité de la prise en charge des femmes dont il faut tenir compte. Personnellement, je prends en charge des patients atteints du VIH depuis plus de trente ans. Quand j’ai commencé dans les années 80, c’était globalement une infection masculine (homosexuels, toxicomanes, hémophiles). Les femmes étaient très peu nombreuses et n’y avaient pas leur place. Plus tard, quand on a commencé à s’intéresser à la prise en charge des femmes, c’était quasi-exclusivement sous le prisme de la maternité, de la grossesse et de la transmission à l’enfant.

Or cela va beaucoup plus loin et c’est ce que nous voulons montrer à travers ces rencontres scientifiques en abordant des thématiques plus exhaustives, sans formalisme et sans monopolisation de la parole. Lors de la dernière édition, par exemple, nous avons voulu traiter de la sexualité. En effet, la spécificité de la prise en charge et du suivi des femmes tient à la façon d’être femme, à leurs relations (aux hommes, à leurs paires), à leur vécu, à quoi s’ajoute l’aspect gynécologique. De fait, tout diffère entre une femme et un homme. L’infection du VIH n’y fait pas exception… Le thème de la sexualité nous a permis d’aborder la problématique des femmes africaines touchées par le VIH et de l’excision et la question de la sexualité dans ces groupes de population. Cela est extrêmement bénéfique pour notre exercice quotidien : comment aborder ces questions en consultation ? Comment sensibiliser ces femmes à la prévention de l’infection ? Comment leur faire connaître les outils à leur disposition ? Autant de questions que nous avons pu aborder ensemble et dont les échanges nous ont apporté des éléments de réponse concrets et utiles. »

 

Isabelle Ravaux, Infectiologue, Marseille

« Il faut savoir que ces réunions étaient, à l’origine, ouverts à tous, hommes comme femmes. Aucun homme ne s’étant inscrit, nous avons décidé de rester entre femmes, ce qui libère énormément la parole. Toutefois, nous n’excluons pas, peut-être, d’ouvrir nos rencontres à des hommes effectivement à même de parler de cette question féminine dans le futur.  Ces journées, que nous organisons depuis environ 7 ans, sont toujours très intenses : diverses intervenantes (environ 7 ou 8 sur la journée) de grande qualité sont invitées autour de table ronde et d’interventions.

Nous avons choisi de mettre en avant les femmes car nous nous sommes rendu compte que lorsque l’on parle VIH, on évoque souvent des populations homosexuelles ou transgenres mais très rarement les femmes hors les questions portant sur la procréation. On ne parle jamais du scientifiquement féminin. Or la prise en charge des femmes séropositives n’a rien à voir avec celle des hommes : leurs corps sont différents, elles n’ont pas la même tolérance aux traitements que les hommes. Nous avons des plus mauvais résultats chez les femmes qui sont souvent plus précaires(1,2). En outre, en France, il faut savoir que l’essentiel de l’épidémie féminine repose sur les populations migrantes, notamment africaines et asiatiques(1,3). Il est important qu'elles soient bien intégrées et pleinement conscientes qu'une femme bien traitée a beaucoup moins de risques de transmettre le VIH. La sexualité des femmes séropositives est taboue, teintée d'un sentiment de culpabilité. Pour tout cela, nous avons choisi de faire de la santé sexuelle de la femme le cœur de nos rencontres. » 

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